C'est bête à quel point je suis incapable de dire, d'exprimer les choses. Parce que c'est vraiment ça, une incapacité, un truc qui me bloque, quelque chose dans ma tête qui me hurle de ne pas dire, de ne pas dévoiler, de ne pas devenir vulnérable. Et ça me bouffe le coeur et l'esprit, et ça m'empêche d'avancer, quelque part. Je me dis que je vais crever sans leur avoir dit, sans qu'ils sachent. Je pense ça et pourtant je suis toujours incapable de leur dire.
Je sais pas, peut-être que c'est une question d'éducation, une question d'habitude, l'habitude de se dissimuler derrière quelque chose, une dureté, un cynisme, je ne sais pas. J'essaye, c'est sûr ça que j'essaye, des fois je me lève le matin et je me dis "aujourd'hui je vais leur dire, je vais le faire", et puis non, ça ne vient pas.
C'est quand même fou, cette incapacité, ce truc qui me bloque, mais c'est quoi au juste, oui des fois je me le demande bien, qu'est-ce que ça peut être : une forme d'orgueil, ou je ne sais pas moi, de fierté, ou bien juste la peur, voilà, la peur que les autres voient vraiment, qu'ils sentent, qu'ils comprennent, qu'ils en viennent à penser que je suis quelqu'un de sentimental. Je n'ai pas envie, pas besoin de passer, d'être perçue comme quelqu'un de sentimental.
Mais il reste quand même ces choses qui pèsent lourd sur le coeur, et qui restent là, et qui finissent par être encombrantes à la fin. Je ne sais pas, je n'ai jamais su, je ne suis décidément pas douée pour les déclarations.
Par exemple j'aurais aimé savoir lui dire, lui avouer, que même si je sais que ça doit finir, et que ça finira forcément, même si je sais ça je n'arrive pas à y croire, à l'imaginer. Et peut-être que si je ne peux, ne veux l'imaginer c'est parce que j'espère toujours, illusoirement, que ça durera encore, encore un peu, juste le temps de se quitter, de partir, de se quitter sans même s'en apercevoir. J'aurais voulu apprendre à lui dire - lui dire sans plaisanter, pour de bon - lui dire que sans lui je suis tout à fait perdue, sans repères.
Si j'avais su je lui aurais dit, à elle, je lui aurais dit que depuis qu'elle m'a déçue, qu'elle m'a trahie, je n'ai plus confiance en personne, je lui aurais dit que je suis devenue méfiante, plus méfiante même qu'auparavant, que je ne parviendrai pas à oublier, à oublier ce qu'elle m'a fait, ce qu'elle a dit.
Je leur aurais dit, à eux six, je leur aurais dit qu'ils sont ma famille, ma raison d'être, je leur aurais confessé que j'aurais voulu qu'il en soit autrement, que nous soyions une vraie, une authentique famille, et j'aurais aimé qu'ils sachent qu'ils sont ma blessure la plus vive, la plus ecorchée, le regret de ma vie.
Je leur aurais dit, à eux deux - je les aurais regardés bien en face, sans pleurer - je leur aurais dit qu'ils sont ma source, mes origines, qu'ils sont la dernière chose qu'il me reste de lui, les derniers témoins de son existence, et que pour cela, pour cette raison, ils me sont précieux, et j'aurais fini par pleurer quand même.
Et je leur aurais dit à tous, ceux qui se trompent, j'aurais fini par leur dire que je suis quelqu'un de sensible, de profondément sensible, et que s'ils ne le savent pas, s'ils ne s'en sont pas rendus compte, c'est parce qu'ils ne me connaissent pas assez.